Je vous avoue que j’ai une p’tite crotte su’l’cœur. Si j’étais chez moi, je sais qu’il y en a plein à 70$ de l’heure qui sont prêt à m’écouter, diplômes à l’appuie. Les circonstances veulent que je sois ailleurs. Qu’à cela ne tienne, je vais utiliser mes net-psy à deux balles que vous êtes pour me vider l’âme.
À chaque jour que je vis ici, c’est marquant. Cette semaine seulement, je marchais dans la rue en sortant de chez moi et une petite malgache de 5 ans me devançait. Sa sœur, un peu plus loin, lui faisait signe en riant de se tourner. Je n’ai pas besoin de comprend la langue d’ici pour comprendre qu’elle lui disait : Tournes-toi, il y a un vazaha qui te suit !
Je suis un vazaha, un plein de cash, un idéal matrimonial pour maintes femmes d’ici, un salut budgétaire pour ce que les locaux en savent, un phénomène lorsque je suis plus qu’ordinaire dans la rue, l’équivalent de prêtres tibétains en pèlerinage à St-Jean-de-Matha en train de manger une poutine pis des roteux et à chanter Le ti porte clé. Je suis né du bon bord de la clôture.
Ce matin, j’ai donné le restant des fruits un peu trop pourri pour moi et un fond de beurre d’arachide à ma bonne, à peine suffisant pour un toast. Elle m’a dit que j’étais vraiment gentil, vraiment.
Des gens marchent dans la rue, nus pieds, dans l’huile, les traces de pisses et les ordures. Ici, il n’y a pas de trottoir et lorsqu’il y en a, les marchants les prennent d’assaut. Le mode de vie le plus répandu est celui d’une heure à la fois, même pas un jour. Près de chez moi, les pauvres s’improvisent marchant en étalant des trucs trouvés dans les poubelles dans l’espoir d’en tirer 500 Aryary, assez pour un repas modeste.
En plein milieu de l’écriture de ce texte, il m’a prit d’aller m’acheter de la bière. Je charge le panier de bouteilles vide et je pars en sandales. Arrivé à la première épicerie qui est l’équivalent d’un dépanneur miteux et minus de Verdun, il n’y en a pas : Tsia !
Le mec m’indique à la gestuelle la route vers là où il y en a. Jusque là, j’étais encore dans ma belle rue large et tranquille bordée de maisons d’ex-pats. Au bout de la rue, je m’engouffre dans une ruelle assez large pour un homme. Je descends l’escalier de pierres boueuses suite à la pluie incessante des derniers jours. Je réussi à reconnaitre ce qui est un chemin entre les maisons et les rigoles. En fait, il m’a fallu suivre une dame qui semblait savoir où elle allait.
J’arrive aussitôt dans un écartement où quelques enfants jouent avec le petit ballon qu’ils ont. Les malgaches me regardent persuadés que je suis perdu. Une autre petite épicerie s’y trouve mais encore là : Tsia !
Je continue. Je fais confiance à la vie et me dit que ça va déboucher quelque part. À Montréal, dans une ruelle comme ça, ça ferait longtemps que j’aurais abouti dans la cours d’un vieux garçon qui m’aurait pressé de m’en retourner.
Enfin, ça débouche sur une rue et je trouve ce que je veux tout juste en face. Je prends ce que je veux et en repartant, je dis merci en malagasy faisant rire le caissier : M’saotro ! (prononcé socho).
À peine me suis-je réintroduit dans la ruelle qu’un homme, désireux de se faire de la monnaie, veut transporter mon panier. Afin d’aller au bout de mon expérience insertion social, je refuse. Encore une fois, le long du chemin, les regards, à la fois moqueurs et étonnés, détonnent face à mon aise à marcher dans l’intimité tananarivienne. Fin de la parenthèse.
On peut s’amuser à comparer les gazons québécois et malgaches.
Nos trottoirs sont longs à être déneigés par les employés municipaux et tant qu’il n’y a pas de gravier, c’est tellement dangereux. Les trottoirs d’ici sont habituellement en boue et assez large pour une personne alors il arrive, comme à ma copine il y a quelques années, de devoir marcher dans la rue et de se faire happer, d’en sortir avec 3 plâtres et d’abandonner les démarches d’une réclamation tellement qu’il y a une lourdeur administrative brouillée par la corruption.
Nos gouvernements sont tellement poches et ils ne nous écoutent pas quand on chiale. Ici, il écoute un peu trop et tire dans l’tas quand ça ne fait pas son affaire.
Je suis né en Amérique du nord, un endroit plein d’espace et de confort. Pour beaucoup de malgaches, ce n’est qu’une image à travers une télé cathodique sur la chaine locale. C’est une contrée mystérieuse que celle où personne de la nouvelle génération n’a connu les bains dans le sceau d’eau froide à l’extérieur ni les trous en guise de toilette.
Notre couleur de peau nous rend mythiques et enviés bien malgré nous. À chaque fois, je pense à cette clôture, celle qui pour nous n’est que le fond de notre cours mais qui pour la plupart des autres, est le mur vers une vie meilleure.
Le Québec est le plus beau pays du monde et jamais on ne remercie assez la vie de nous avoir menés du bon coté de cette maudite clôture. Ce que je déteste le plus de cette clôture, c’est qu’elle s’installe souvent dans le cœur des gens.

